Et que je t’esbaudis l’invité avec le bébé qui dort bien au chaud sous sa caméra, le vidéoclub en ligne, l’ordinateur dans la cuisine qui donne le temps de cuisson du soufflé. ‘est donc le cœur léger et joyeux que l’on partit ce jeudi matin pour un voyage de presse organisé en navettes (et pas en car Suzanne), rendez-vous Porte d’Orléans, direction Etiolles (Essonne, le «neuf-un» donc). Pour quoi faire? Voir non le dernier avatar de la «maison du futur», comprendre tout équipée en machines reliées à des tas de réseaux, mais une vraie maison témoin, communicante et bientôt à vendre dans un vrai lotissement que les mauvaises langues pourraient assimiler à un ghetto middle class. Du réel, donc, concocté au parc de la Pompadour par Cisco, leader mondial des équipements Internet, France Télécom, qu’on ne présente plus, et Kaufman et Broad, «premier constructeur de maisons en Ile-de-France», qui envisage de mettre en place à terme des villages câblés complets sur ce modèle. Mal au ventre Pendant le voyage, d’une petite demi-heure, on avait relu le dossier de presse frisant les trente pages, avec mise en scène dedans de la famille à Etienne, Marie et leurs trois enfants, invitant un de leurs copains à bouffer, en fait pour lui montrer tous les gadgets techno de la maison modèle Kathleen, où le style de vie semble être fourni avec le câblage ADSL. Et que je t’esbaudis l’invité avec le bébé qui dort bien au chaud sous sa caméra, le vidéo- club en ligne, l’ordinateur dans la cuisine qui donne le temps de cuisson du soufflé, («Autant te dire que tes moqueries sur les soufflés au charbon, c’est terminé», dit Marie, espiègle), l’ambiance soirée (les volets s’abaissent, les lumières se tamisent, «J’étais épaté», souligne médusé, l’invité), l’Intranet domestique (qui entre autres, commande à distance l’ensemble des équipements électroménagers, la température des pièces, les quatre caméras surveillant la maison et tout ça), et surtout la magie du téléphone en même temps que le surf («Ah oui! je me souviens de votre ancien appartement, ça sonnait toujours occupé, je me disais tiens monsieur est encore en train de boursicoter en ligne»). Le tout se finissant par un cocktail de fruits parce que l’autoroute bouchonne, «J’ai les informations sur mon téléphone IP») et un vague mal au ventre à force de rire. Farandole de clichés Là où l’on a moins rigolé, c’est en arrivant au village Kaufman et Broad, avec la vague impression d’être dans un téléfilm américain vu les maisons pareilles (en tout cinq modèles), les «jardins-jardins»: l’univers Kaufman et Broad, une sorte de prêt-à-vivre tendance étouffant où l’on entendit: «C’est bien, ces maisons, elles sont très proches les unes des autres.» En effet. Direction la Maisonnet (prononcer «maisonnette», car il y a jeu de mots), modèle Kathleen, donc, 1,5 million environ pour 170 m2 et 1000 m2 de jardin, sortie d’un roman de Danielle Steel pour rêve de ménagère de moins de cinquante ans. La table est mise, les fauteuils sortis, les responsables de Cisco, France Télécom et Kaufman et Broad sont là, et c’est parti pour la farandole de clichés sur le projet «ambitieux mais ô combien réaliste, la révolution Internet», à portée de tout le monde, les 10 millions d’internautes, le logement qui tient au cœur des Français, et le clou sécuritaire: «avec les images qu’ils voient à la télé», les Français «savent bien que la violence est là», d’où les caméras de surveillance. Intranet domestique Avant promenade dans les pièces superéquipées (il va falloir manifestement investir dans des babasses (1) pour être à la hauteur), la démonstration de l’Intranet domestique sur l’écran plat accroché au mur du salon qui gère le système de surveillance, le réseau de gestion domestique (chauffage, volets, etc.), l’équipement électroménager (ou comment lancer le lave-linge de son bureau), et aussi, c’est important, la hauteur des volets roulants du salon. Il remplace aussi avantageusement l’agenda familial (la liste de courses, les rendez-vous, etc.). Grâce à l’«Intranet village», on peut échanger également les bons plans avec ses voisins, des amis presque, parce qu’il y a 120 maisons dans le village, avec des intérêts communs… Différents «packages» Quant à la famille, c’est Kaufman et Broad qui le dit, on apprend avec intérêt qu’elle se retrouve dans la «family room», soit la cuisine, où trône le «Kitchen System Leonardo», qui gère entre autres l’électroménager. Et même si on ne doute pas un instant que d’autres fabricants que les partenaires de Maisonnet (avec Philips, Honeywell, Somfy pour les systèmes de sécurité, Pathé pour la vidéo en ligne) vont s’y mettre aussi à l’avenir, pour l’heure, seul le fabricant Merloni propose du gros blanc (2) communiquant et compatible avec Leonardo… Ce qui doit vouloir dire que si on se pointe avec ses marques dépareillées, ça va être compliqué d’obtenir le même résultat que dans la maison Kathleen, pour les vrais gens qui vont aller visiter la vraie maison témoin pendant trois mois. Il y aura différents packages (dont pour l’heure les tarifs sont encore confus), assurent les promoteurs de Maisonnet, qui précisent ne pas avoir évalué le prix de chaque machine, préférant parler de «modules», de «petits abonnements en plus». Au prix de la maison, il faudra ajouter celui du câblage (2 à 3 % du prix de la maison), des caméras de surveillance (environ 1 000 francs l’une), de l’électroménager reliable au réseau, etc. Sans parler du service après-vente qui navigue là dans le flou le plus artistique. Toute cette alléchante gadgétisation mise à part, l’idée de la maison communicante, qui menace depuis presque vingt ans, n’est pas inintéressante, ni pour les consommateurs, vu que certaines applications simplifient la vie, ni pour les «acteurs économiques», qui voient se profiler un «marché porteur». Le seul truc, c’est de savoir si oui ou non, on a envie d’habiter une Maisonnet au milieu de 120 Maisonnet avec des tas de maisonnautes. (1) Les ordinateurs, en vocabulaire non nerd (2) Les machines qui lavent ou font du froid.